Le Jazz Libre du Québec

« Le Jazz libre montre dans sa recherche qu’à toute musique il y a une façon de vivre sous-jacente. Eux pratiquent l’improvisation totale-collective. Improviser dans notre société est un geste sain, politique et positif. »

Patrick Straram (Le Bison ravi)

Préface
Éric Normand
(Tour de bras)

Le Quatuor de jazz libre du Québec, le Jazz libre du Québec, le Quatuor du nouveau jazz libre du Québec, le Nouveau quatuor de jazz libre du Québec, le Rock libre du Québec, le Jazz libre ; autant de patronymes pour désigner un groupe à la fois mythique et méconnu, une aventure unique de l’histoire de la musique d’ici, témoignant d’une époque où les mouvements hippies et beatniks influencent la culture québécoise et où les luttes pour les droits civiques, l’opposition à la guerre du Vietnam et les mouvements de décolonisation inspirent une ferveur populaire extraordinaire.

Fondé en 1967, le Jazz libre du Québec (JLQ) est l’expression québécoise de la « new thing », de la « great black music » contestataire américaine, celle du « nègre blanc d’Amérique » et, surtout, celle du Québec libre, deux mots scandés par le général de Gaulle cette même année. En les réunissant dans son nom, le groupe ne manque pas de happer les imaginaires et de faire de sa musique la trame sonore symbolique d’une époque … d’une utopie ; celle d’un Québec indépendant et socialiste.

Mais le JLQ est beaucoup plus qu’une fanfare révolutionnaire.

Et même si peu de gens à l’époque savent vraiment ce qu’est la musique et la revendication du JLQ, tous sont conscients qu’il existe et que son nom résonne comme l’écho de la liberté du peuple québécois, celui du « Vive le Québec libre ».

Il nous semble improbable aujourd’hui qu’un groupe de free jazz devienne célèbre et sillonne les routes du Québec, de terrains de camping en écoles, durant les années 1960 et 1970, pour ensuite presque disparaître de la mémoire collective. À l’époque, on en parle dans les journaux généralistes comme Le Devoir et La Presse. On le voit sur la scène de la Place des Arts, à la Nuit de la poésie ou aux côtés de Charlebois-la-pop-icon.

À la fin des années 1960, le JLQ fait paraître un album éponyme (réédité par Return to Analog en 2018) sur lequel on retrouve des compositions inspirées par la musique des jazzmen américains les plus innovateurs, mais encore ancrées dans le « swing », plus proches des mélodies sinueuses d’Ornette Coleman que du cri d’Albert Ayler (à l’exception d’une pièce plus expérimentale signée Guy Thouin). C’est le seul disque du JLQ.

Rapidement, le groupe se concentre sur une pratique de l’improvisation libre à l’aspect expérimental exacerbée par la présence d’invités, comme le violoncelliste américain Tristan Honsinger.

Cette musique, que le groupe ne cesse de fouiller entre 1970 et 1975, est peu diffusée et donc très peu entendue. La trame sonore du film de Jean-Claude Labrecque, Claude Gauvreau – poète (ONF), et celle du vidéogramme de Pierre Monat, Y’a du dehors dedans (Vidéographe), en restent longtemps les documents les plus tangibles.

C’est seulement en 2011 que l’intensité et la cohésion de la dernière période du groupe sont remises à l’ordre du jour par la sortie, sous l’étiquette Tenzier, d’un disque 33 tours reproduisant une séance d’improvisation époustouflante enregistrée par le groupe, au Studio 13 de Radio-Canada, le 13 mai 1973. D’autres extraits servent ensuite pour la trame sonore du film Sur les traces d’Arthur de Saël Lacroix.

Les concerts que nous vous présentons dans ce coffret sont le résultat d’un long épluchage de 109 rubans audio ¼ de pouce. Les choix ont été faits en fonction de l’exemplarité des improvisations du groupe, de la qualité des enregistrements, de leur pertinence historique et de l’intégralité de l’archive. Nous souhaitons ainsi jeter un regard plus éclairé sur l’histoire des musiques libres du Québec grâce à ces documents.

Si nous avons choisi la période 1971-1974, c’est à cause de la qualité moindre des enregistrements de la période précédente. C’est aussi, voire surtout, que le début des années 1970 correspond à la réalisation de trois importants projets de « musique-politique » initiés par le JLQ ; soit la commune du Petit Québec libre, les tournées du Programme des initiatives locales et la boîte expérimentale l’Amorce.

À travers ces trois projets et les « lieux » auxquels ils se rattachent, nous vous proposons de découvrir le groupe de l’intérieur afin de mieux saisir ses aspirations sociales et leur ancrage dans l’improvisation et la création collective.

Avec cette anthologie, nous souhaitons mettre en valeur et rendre disponibles les œuvres d’artistes exceptionnels, mais également mettre une première contribution à un pan de l’histoire de la musique canadienne qui reste à écrire : celui des pratiques de l’improvisation.

Nous dédions ce coffret à la mémoire de Raymond Gervais, qui fut l’un des rares commentateurs et passionnés des nouvelles musiques au Québec.

Et à John Heward, artiste-improvisateur devant l’éternel.

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